Quoi penser de l’escalade entre les États-Unis et l’Iran?

L’un de nos objectifs en 2020 est d’échanger plus fréquemment avec nos parties prenantes lorsqu’un événement qui est perçu comme ayant un impact significatif sur les marchés financiers mondiaux a lieu. Nous pensons qu’un tel événement s’est produit lorsque les États-Unis ont frappé l’Iran en éliminant Qaseem Soleimani le 2 janvier.

Il vaut peut-être la peine de prendre du recul et de discuter de l’importance de Soleimani que les médias occidentaux n’ont peut-être pas dépeinte correctement. Pendant des décennies, le général Soleimani a été responsable de la mise en œuvre de la politique étrangère de l’Iran. Selon des responsables américains, il a organisé le soutien du pays du Hezbollah au Liban, soutenu et fourni les forces combattantes à Bachar al-Assad pendant la brutale guerre civile Syrienne et développé les milices chiites en Irak. En tant que chef de la Force Quds du Corps des Gardiens de la Révolution islamique, Soleimani a établi des réseaux dans toute la région. Surtout, c’est à Soleimani que l’on doit d’avoir repoussé l’État islamique d’Irak après le retrait des États-Unis en 2013. Pour résumer, il était un personnage important.

En tant que telle, notre réaction initiale a été que les marchés étaient anormalement calmes, encore plus qu’après que les mandataires de l’Iran eurent attaqué les installations pétrochimiques en Arabie Saoudite en septembre dernier. Une petite baisse le premier jour, une reprise le lendemain. Fondamentalement, les marchés ont ignoré ce qui aurait pu être un catalyseur important.

Certains soutiennent que le moment de l’événement, alors que le président fait l’objet d’une enquête de mise en accusation officielle, fut une simple tentative de détourner l’attention. Pourtant, les experts soutiennent que cette action doit avoir reçu la sanction présidentielle il y a quelque temps, certainement avant le début du processus de mise en accusation. Cela devait être un signal délibéré en réponse aux attaques de l’Iran contre les États-Unis et ses alliés via ses mandataires depuis l’été dernier. L’Iran est accusé d’avoir frappé des champs de pétrole Saoudiens. Un drone américain avant ça. Les pétroliers dans le golfe Persique avant cela. Et cette semaine, ils ont dirigé des attaques contre l’ambassade américaine à Bagdad.

La bonne nouvelle est que Trump a tracé la ligne en signalant ce que l’Iran doit faire pour éviter les représailles, laissant entendre qu’il était prêt à frapper plus de 50 sites iraniens.

Le lendemain, l’Iran a annoncé son retrait de l’accord nucléaire multilatéral.

À première vue, on pourrait affirmer qu’il s’agit d’une évolution alarmante de la situation, car cela signifie implicitement que l’Iran pourrait redémarrer son programme d’enrichissement d’uranium à des fins militaires. Mais à y réfléchir, c’est peut-être la réponse la plus raisonnable de l’Iran. Voici pourquoi. Après tout, les États-Unis de Trump se sont déjà retirés de l’accord. En fait, c’est ce qui a déclenché l’escalade initiale. Ainsi, même si cela peut faire la une des médias, le retrait ne cause pas de préjudice direct aux États-Unis. Il est peu probable que les États-Unis ripostent à cela.

Le régime iranien est habitué à tout cela. Il fait l’objet d’un embargo depuis plusieurs décennies. Nous supposons que, à moins qu’un « agent voyou » ne soit dans leurs rangs, ils feront très attention de ne pas frapper les intérêts américains dans la région. Cela dit, rien ne les empêche de continuer d’attaquer les actifs des alliés des États-Unis dans la région, y compris Israël et l’Arabie saoudite, ou d’essayer d’influencer le gouvernement irakien pour forcer le retrait total des troupes américaines.

Que faire de tout cela?

Eh bien, à en juger par la réaction initiale, le marché conclut qu’une guerre avec l’Iran est improbable. Nous ne sommes pas en désaccord. Si Trump voulait la guerre avec l’Iran, il a eu de nombreuses occasions de justifier une action militaire depuis l’été dernier (voir ci-dessus). Gardez également à l’esprit que nous savons, rétrospectivement, que l’administration Trump a tenté d’organiser une réunion avec les Talibans à Camp David. Au lieu de cela, Trump n’a répondu par une action militaire qu’après que l’ambassade des États-Unis à Bagdad fut touchée. Les Iraniens ont peut-être sous-estimé sa détermination, mais maintenant ils comprennent parfaitement. Ils comprennent où la ligne a été tracée. À titre d’exemple, peu de temps après, l’Iran a lancé deux douzaines de missiles balistiques contre des aérodromes exploités par des alliés en Irak, causant des dommages physiques minimes et aucune victime. C’était une erreur intentionnelle. Ainsi, et malgré le fait que les États-Unis entrent dans une année électorale, nous ne pensons pas que la perspective d’une guerre avec une nation du Moyen-Orient dotée de capacités nucléaires soit plus probable qu’elle ne l’était une semaine auparavant. Les marchés semblent avoir évalué le risque en conséquence en raison de leur inaction. De même, nous ne voyons pas cette évolution géopolitique comme une raison d’altérer de manière significative les allocations de portefeuille.

Donc, si une escalade militaire entre les États-Unis et l’Iran ne constitue pas une raison suffisante pour effectuer des ajustements de portefeuille, quels sont les risques qui pourraient provoquer de tels ajustements et qui ne sont pas appréciés adéquatement? Nous avons trois risques en tête.

Premièrement, nous pensons qu’un gros risque cette année est ce qui pourrait arriver après les élections présidentielles américaines de novembre. En effet, nous sommes préoccupés par ce qui pourrait arriver au billet vert et aux taux d’intérêts si une crise constitutionnelle éclatait dans l’éventualité où le parti perdant refusait sa défaite.

Deuxièmement, nous sommes préoccupés par l’émergence d’une fracture de l’internet en deux blocs dans ce qui pourrait se traduire en une nouvelle guerre froide opposant les États-Unis et la Chine pour le contrôle de l’infrastructure qui supportera la technologie 5G et les développements futurs. Si la démondialisation et le protectionnisme se matérialisent dans l’espace technologique, cela pourrait accentuer, sinon briser les chaînes d’approvisionnement et ainsi réveiller le spectre de l’inflation.

Troisièmement, nous nous inquiétons de l’impact d’une erreur de politique de la Réserve fédérale. En effet, le bilan de la Réserve fédérale a recommencé à croître en septembre de l’année dernière après avoir été progressivement réduit au cours des douze mois précédents. Pour être précis, pour la première fois en une décennie, la Réserve fédérale a injecté des liquidités sur le marché monétaire en réponse à une augmentation de la tension sur le marché repos. Le marché repo met en relation les banques ayant besoin d’encaisse à court terme et celles ayant de l’argent à prêter à court terme afin de générer des intérêts. C’était censé être une opération temporaire, entraînée par une confluence inhabituelle de considérations fiscales et techniques. Cependant, quatre mois après l’intervention initiale, la Réserve fédérale a continué d’intervenir en fournissant des liquidités aux banques. Il semble que la capacité renouvelée des banques à refinancer leurs opérations en nantissant leurs actifs auprès de la Réserve fédérale fut une des causes de l’euphorie qui a propulsé les actifs risqués à la hausse au cours des derniers mois. La question est, alors que les marchés financiers semblent dépendants à la permanence des politiques d’assouplissement quantitatif sous une forme ou une autre, que se passerait-il si la Réserve fédérale sous-estimait l’impact de ses propres décisions et qu’un recul important des marchés financiers se produisait à la suite d’un renversement de politique compte tenu de la précarité des conditions de liquidité?

Dimitri Douaire, M. Sc., CFA
Co-chef des placements