Le cononarivus de Wuhan et la modélisation financière des inconnus inconnus

En 1951, l’auteur américain George Stewart a reçu le premier International Fantasy Award pour son roman Earth Abides (La terre demeure). Le roman raconte l’histoire d’un étudiant travaillant sur un projet de recherche en écologie dans une région montagneuse isolée qui revient dans la ville pour découvrir que la civilisation s’est effondrée suite à l’éclosion d’un virus mortel. De nombreuses années plus tard, Stephen King s’est inspiré du roman de Stewart et est allé plus loin dans le Stand (Le Fléau) (1990), qui dépeint une bataille épique entre les survivants d’une épidémie ayant décimé plus de 99% de la population mondiale. Les studios de cinéma ont flairé le filon et ont à leur suite créé des thrillers dans lesquels l’antagoniste était un virus ou une bactérie mortelle insaisissable, plutôt qu’un monstre ou un individu dérangé. Cela a conduit pas trop fabuleux Outbreak (Alerte) (1995) et au beaucoup plus réussi 28 Days After (28 Jours après) (2002).

Depuis lors, le monde est conscient de la menace qu’une pandémie mondiale pourrait déclencher. C’est pourquoi la présence d’une nouvelle souche de coronavirus en Chine (à Wuhan, dans la province du Hubei, pour être précis), beaucoup se demandent si cette épidémie pourrait être pire que l’épisode SRAS de (2003) alors que le coronavirus est issu de la même famille. Si tel est le cas, l’épidémie pourrait avoir un impact négatif sur la croissance économique mondiale et forcer les décideurs politiques à revoir leurs politiques.

Que savons-nous du coronavirus de Wuhan?

Le virus a été signalé pour la première fois fin décembre 2019. On ne sait toujours pas, en date du 30 janvier, si la transmission s’est produite à l’origine en touchant ou en mangeant un animal non encore identifié, mais le virus est transmis d’homme à homme par contact étroit. Les autorités indiquent qu’environ 7,700 cas ont été signalés. La plupart se trouvent en Chine bien que le virus ait traversé la frontière, des cas ayant été confirmés ailleurs en Asie et au moins cinq de plus ont été confirmés aux États-Unis.

Préliminairement, la bonne nouvelle est que bien que le virus soit très contagieux, potentiellement encore plus que le SRAS, il n’est pas aussi fatal. À ce jour, le coronavirus de Wuhan est responsable de 170 décès, soit un taux de mortalité d’environ à 2% sur la base du nombre de cas confirmés. C’est à peu près un cinquième du taux de mortalité des SRAS (10%). Il est également bien inférieur à celui du MRES (syndrome respiratoire du Moyen-Orient) qui a tué plus de 30% des 2,450 touchés dans la péninsule arabique en 2012.

Comment les autorités ont-elles réagi?

Bien que la maladie soit similaire au virus du SRAS, la réponse des autorités chinoises a été nettement différente cette fois-ci. En 2002, la Chine a caché le virus au reste du monde et à sa propre population pendant plusieurs mois. La presse locale n’a pas été autorisée à en rendre compte. Cette fois-ci, la Chine a alerté l’Organisation mondiale de la santé («OMS») quelques jours après avoir identifié le premier cas de pneumonie de cause inconnue et affiché la séquence du gène du virus dans le domaine ouvert immédiatement après l’avoir isolé. Le 22 janvier, malgré le nouvel an chinois à venir, alors que la maladie se propageait rapidement, le gouvernement a annoncé une quarantaine, incluant l’annulation des vols et trains sortants de Wuhan et la suspension des transports publics à Wuhan, bloquant effectivement 11 millions de personnes dans la ville et 50 millions d’autres ailleurs. Ainsi, bien que certains soutiennent que les autorités chinoises auraient pu agir plus rapidement, au moins, il n’y a eu aucune tentative de camouflage cette fois-ci.

De son côté, l’OMS a tenu une réunion d’urgence pour déterminer si le coronavirus de Wuhan devait être classé comme une urgence de santé publique de portée internationale («USPPI»), décision à ne pas prendre à la légère. L’OMS s’est prononcé contre cette désignation. L’OMS a étiqueté 5 USPPI de maladies au cours de la dernière décennie. Il s’agit du H1N1 (2009), du Poliovirus (2014), de l’Ebola (2014 et 2019) et de Zika (2016). Les dernières données sur la vitesse de propagation de la maladie ont conduit certains experts, dont l’ancien directeur de la FDA, Scott Gottlieb, à faire valoir que l’OMS pourrait revenir sur sa décision sous peu. En effet, comme la maladie est moins grave, de nombreuses personnes qui tombent malades peuvent avoir assumé que leurs symptômes étaient ceux d’une grippe régulière. Donc, beaucoup plus de personnes pourraient être affectées. C’est tout simplement impossible à dire.

Qu’en est-il de l’impact économique?

Si les autorités chinoises parviennent à enrayer la maladie, le bilan économique devrait être atténué. Dans l’intervalle cependant, nous prévoyons que les matières premières et les sociétés tributaires des matières premières, qui ont légèrement fléchi, resteront volatiles. Nous anticipons un fléchissement du Yuan de même que des sociétés exposées au domaine du transport et du loisir en Chine, notamment les avionneurs, les hôteliers et les chaînes de commerce au détail. Ce qui brouille l’image, c’est que l’épidémie coïncide avec le nouvel an chinois, une période de deux semaines au cours de laquelle l’activité économique ralenti fortement. Pour cette raison, cela peut prendre un certain temps avant que nous ayons la clarté voulue.

D’un autre côté, le coût économique pourrait être plus important si le potentiel de transmission du virus se révélait sous-estimé ou si le virus lui-même mutait et devenait plus mortel. Sur cette note, notre désir n’est pas de nous présenter en oiseaux de malheur, mais plusieurs Canadiens nés il y a deux générations ont perdu un membre de leur famille à cause de l’épidémie de grippe espagnole de 1918 ou connaissent quelqu’un qui l’a perdu. 55,000 Canadiens sont morts et 50 millions de plus dans le monde, soit 2,5% de la population mondiale. La création du ministère canadien de la Santé en 1919 est un héritage que nous pouvons directement attribuer à la grippe espagnole. Mais ce dont peu se souviennent, c’est qu’il y a eu plusieurs vagues de grippe. La première, au printemps 1918, était relativement bénigne. Mais à l’automne de cette même année, le virus a muté et c’est alors qu’il est devenu mortel.

Les clients devraient-ils adopter une répartition d’actifs plus défensive, au moins temporairement, en réponse à l’éclosion de ce virus?

Nous pensons que les marchés constituent des mécanismes d’actualisation généralement décents qui prennent rapidement en considération toute nouvelle information faisant surface. Cela ne semble pas différent cette fois-ci. Jusqu’à la seconde moitié de la semaine dernière, les marchés financiers poursuivaient leur trajectoire haussière. Ensuite, l’émergence du coronavirus de Wuhan a frappé le grand public et les marchés ont réagi. Toutefois, d’après la réaction initiale, une très légère baisse, le consensus est que le coronavirus de Wuhan n’est pas aussi dangereux que le SRAS, et certainement pas aussi catastrophique que la grippe espagnole de 1918. Cela dit, cette interprétation pourrait évoluer rapidement.

Chaque jour, des cohortes d’experts et de pronostiqueurs parlent des divers risques qui, selon eux, affecteront les marchés financiers. La liste comprend généralement les conflits potentiels survenant entre les pays, les changements dans le cycle macroéconomique affectant la croissance, l’emploi, l’inflation ou les changements de sentiment ou de liquidité. Tous tombent dans la catégorie des inconnus connus. Ceux-ci sont généralement plus faciles à quantifier et plus faciles à intégrer dans le cadre de la construction d’un portefeuille. Ce dont nous parlons ici, la perspective d’une grave pandémie mondiale, comme la perspective d’une grave catastrophe naturelle, sont des inconnus inconnus. À notre avis, les inconnus inconnus sont si improbables qu’ils ne devraient pas être prises en compte à des fins de modélisation. Cela dit, à partir du moment où nous prenons conscience de leur présence, nous pensons qu’il est prudent de les surveiller et de déterminer si elles vont aggraver les conditions existantes à mesure qu’elles évoluent, ou, au contraire se stabiliser. Dans la situation actuelle, nous n’avons tout simplement pas toutes les informations pertinentes et il est trop tôt pour le dire. À ce titre, n’étant pas nous-mêmes épidémiologistes ou virologues, nous ne pensons pas qu’un ajustement majeur de la répartition de l’actif soit justifié.

Dimitri Douaire, M. Sc., CFA
Co-chef des placements